Nadia Comăneci, la Securitate et… moi !

Mission accomplie !

Après plusieurs mois d’intense travail, je viens d’achever la traduction de Nadia și Securitatea de Stejărel Olaru, livre qui s’intitulera en français Nadia Comăneci dans l’œil de la police secrète et qui paraîtra dès cet automne aux éditions Robert Laffont Canada.

Un stimulant projet dont je souhaiterais ici vous parler en tant que traducteur.

Cet ouvrage, richement documenté, est une biographie passionnante de la célèbre gymnaste et, comme son titre l’indique, il est essentiellement construit à partir d’archives de l’ancienne police secrète roumaine (la Securitate), dont les capacités de surveillance de la population pendant le régime communiste dépassaient, comme vous le savez déjà sans doute, tout entendement.

Grâce à une documentation foisonnante donc (rapports d’indicateurs, transcriptions de conversations téléphoniques, comptes-rendus d’officiers…), l’auteur retrace pas-à-pas la vie de Nadia Comăneci, de son enfance jusqu’à son départ aux États-Unis fin 1989, en y apportant de nombreux éléments inédits (que je me garderai bien de révéler ici), sans jamais pour autant faire preuve de quelque indiscrétion que ce soit, Stejărel Olaru adoptant en effet un point de vue d’historien aussi objectif que possible, avant tout concentré sur la carrière sportive de Nadia Comăneci.

Par le plus grand des hasards, j’ai assez rapidement mis la main sur une autre biographie de la gymnaste, Nadia de Ioan Chirilă, publiée en 1977, autrement dit quelques mois à peine après la victoire retentissante de Nadia Comăneci aux JO de Montréal.

Sans entrer ici dans le détail de ce livre (écrit d’ailleurs avec brio et surtout à chaud par ce remarquable journaliste sportif), je souhaitais avant tout vous proposer aujourd’hui d’observer le contraste entre ces deux couvertures imprimées à plus de quarante ans d’intervalle.

Entre 1977 et nos jours, bien des choses semblent s’être produites en Roumanie et vous l’aurez compris à partir de cette image, Stejărel Olaru, grâce à ses sources et à la distance temporelle qui nous sépare désormais des événements qu’il rapporte, est parvenu à échapper à toute euphorie ou esprit de propagande.

Ce présent article a cependant moins pour but de vous proposer une chronique du remarquable ouvrage de Stejărel Olaru que de vous parler de mon travail de traduction et de vous en révéler quelques anecdotes.

Tout d’abord, ce ne fut pas sans un certain « plaisir » que je me suis replongé dans l’univers des archives de la Securitate. Pour avoir moi-même fait appel à de tels documents produits par ces redoutables services secrets roumains dans le cadre de mes deux premiers romans (Du Rififi à Bucarest et Micmac à Bucarest), en intégrant même quelques « vraies fausses » archives dans ces deux polars, j’avais déjà alors pu me familiariser avec la plupart des codes et autres « tics de langage » dont pouvaient faire usage les agents de cette sinistre police politique à l’époque de Ceaușescu. Un style ultra administratif, mécanique, parfois lourd, pompeux, voire franchement maladroit. Et pourtant, ce genre de documents n’en demeurent pas moins, à mes yeux, une source prodigieuse d’informations, et surtout une matière sensationnelle pour créer des « histoires ». Un point de vue que l’historien Stejărel Olaru semble d’ailleurs avoir lui aussi adopté pour composer son ouvrage, dans lequel il rapporte en effet avec minutie la vie de la celeby gymnaste tout en s’efforçant de créer une narration digne d’un roman (policier). Autant dire qu’en tant qu’auteur de polars, je n’ai pas été dépaysé !

De ce point de vue-là en tout cas ! Car ce projet de traduction m’a également plongé dans un autre monde, totalement inconnu. Axant son travail sur la vie professionnelle de la célèbre sportive, Stejărel Olaru revient en effet sur plusieurs championnats importants auxquels participa Nadia Comăneci au cours de sa carrière, et il apporte des informations très précises sur les différents enchaînements que la gymnaste présenta lors de ces compétitions. Or là résida sans doute pour moi, en tant que traducteur, le principal défi de ce projet. Car, je l’avoue, la gymnastique artistique n’a jamais fait partie de mes centres d’intérêt. Ni de près, ni de loin ! Partant de zéro, j’ai par conséquent dû découvrir tout un monde.

On aura beau dire, quelle joie de vivre au XXIe siècle ! Car grâce à Internet, j’ai en effet pu m’instruire très vite, en accédant notamment à d’innombrables vidéos en ligne, et surtout au site de la Fédération internationale de gymnastique (FIG), lequel propose un document absolument fantastique (si, si) : le code de pointage récapitulant l’ensemble des figures autorisées lors des enchaînements en gymnastique artistique.

Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un tel catalogue puisse un jour m’intéresser à ce point ! Et pourtant, « rondade libre », « flic-flac », « salto avant carpé », « tour stalder », « saut tsukahara »… grâce à ce répertoire, tous ces mots prirent soudain un sens pour moi. Et tout particulièrement les éléments se nommant « sortie Comăneci » et « salto Comăneci », deux figures aux barres asymétriques qui portent en effet aujourd’hui le nom de la célèbre championne roumaine !

Voici d’ailleurs une courte vidéo datant de 1976 lors de l’American Cup, dans laquelle la gymnaste fait justement appel à ces deux mouvements : salto Comăneci (à la 13e seconde) et sortie Comăneci (à la 31e seconde).

Autre difficulté (ou anecdote amusante), je me suis à plusieurs reprises confronté, parmi les multiples archives de la Securitate auxquelles se réfère Stejărel Olaru, à des extraits de journaux français de l’époque, qui avaient alors été traduits en roumain par des agents des services secrets et que je devais rendre de nouveau en français. Certains de ces fragments étaient néanmoins si mal traduits en roumain qu’ils en avaient perdu presque toute logique. En particulier celui d’un article issu du quotidien Le Figaro datant du 1er décembre 1989 et racontant la fuite épique de Nadia Comăneci de Roumanie quelques jours plus tôt. J’avais beau le retourner dans tous les sens, impossible de saisir la cohérence entre ces quelques phrases. De toute évidence, l’agent secret qui avait été chargé de traduire ce texte à cette époque avait aussi tenté d’en « synthétiser » les idées principales, et surtout, il ne semblait pas avoir tout à fait compris les propos du journaliste. C’était en tout cas mon hypothèse face à un tel « tas de nœuds » (en particulier les deux dernières phrases) :

« Dramele ne vin acum din Europa de Est, nu de la Hollywood. În România se petrec adevărate scenarii de cinema. Fosta campioană a scăpat din țară miercuri, după ce fusese eroina sistemului socialist. Realitatea întrece ficțiunea. Multe episoade din viața Nadiei sunt mai mult decât românești. »

Stejărel Olaru, Nadia și Securitatea, p. 340.

Traduit plus ou moins mot à mot, voici ce que cela donnait : « Les drames nous viennent désormais d’Europe de l’Est, et non plus d’Hollywood. En Roumanie, de véritables scénarios de film se déroulent actuellement. L’ancienne championne s’est échappée du pays mercredi après avoir été l’héroïne du système communiste. La réalité dépasse la fiction. De nombreux épisodes de la vie de Nadia sont plus que roumains. » Vous avouerez qu’on a connu discours plus limpide !

Après avoir en vain sollicité la rédaction du Figaro afin d’obtenir l’article d’origine, j’ai fini par me rendre à la Bibliothèque publique d’information de Paris (Bpi pour les intimes), où en quelques minutes, je découvris l’archive en question sur un microfilm.

Et voici ce que le texte disait en réalité : « Les drames, aujourd’hui, s’écrivent en Europe orientale, dans des paysages à la John Le Carré, avec des personnages célèbres, tristes et pauvres […]. La fuite de Nadia Comăneci, héroïne du monde rouge, devient ainsi un roman noir. Non pas celui qu’Hollywood écrivait ou réalisait sur quelque star maudite, mais une tragédie réaliste où le héros tombé en disgrâce a la peur au ventre car le goulag le guette. Quel scénariste va résister à l’histoire de la fuite de Nadia ? »

Comme je l’avais soupçonné, l’article d’origine n’avait donc pas grand chose à voir avec ce gloubi-boulga qu’en avaient fait les espions de la Securitate et que j’étais censé retraduire ! Grâce à ce précieux centre de ressources, j’ai néanmoins réussi à contourner l’obstacle et je ne vous cache pas qu’en voyant apparaître cet article sur l’écran de mon ordinateur, j’étais ce jour-là aussi excité qu’un détective qui viendrait de découvrir un précieux indice au cours d’une épineuse enquête !

Il est vrai qu’en général, le métier de traducteur demande toujours de faire des recherches, de se documenter. Dans le cas présent, je dois toutefois confesser que le fait d’avoir vécu pendant ces derniers mois en compagnie des services secrets roumains a fini par me contaminer. Rassurez-vous, je ne me suis pas mis à espionner mes voisins (enfin, pas plus que d’habitude), ni à rédiger des rapports sur mes proches. En revanche, chaque petite difficulté de traduction ou encore un nom, une anecdote, ou même un détail secondaire qui interpelait mon attention, et hop ! je me lançais illico dans une recherche plus approfondie à leur sujet ! J’ai ainsi visionné des heures et des heures d’archives (afin de satisfaire avant tout ma curiosité personnelle), et notamment découvert, en vrac :

1 – l’incroyable (coiffure de) Věra Čáslavská (1968) :

2 – ces images époustouflantes de Nadia Comăneci lors des Championnats du monde de 1979 au Texas, la gymnaste participant à cette épreuve à la poutre alors qu’elle était blessée à la main gauche :

3 – la tonitruante performance au sol de Katelyn Ohashi (2019) (rien à voir avec le livre dont je vous parle aujourd’hui (enfin presque) mais je trouve fascinante la façon dont la gymnastique artistique a pu évoluer depuis les années de gloire de Nadia Comăneci) :

4 – qu’il existe des figures de gymnastique artistique désormais INTERDITES (regardez, vous comprendrez pourquoi…) :

5 – et surtout (en boucle) cette routine de Teodora Ungureanu aux JO de Montréal en 1976 (ce piano au tempo endiablé et la joie visible de cette athlète me donnaient à chaque fois un véritable coup de fouet avant de me remettre à l’ouvrage) :

Et encore bien d’autres images et sources d’informations qui me plongèrent si profondément dans ce monde de la gymnastique artistique que chaque soir, en allant chercher mon fils à l’école, j’en serais presque venu à prendre la bordure du trottoir pour une poutre et à me lancer dans de folles acrobaties !

Je ne fus d’ailleurs pas le seul à être contaminé par ce virus de la gym. Un jour, mon fils (de nouveau lui) s’est en effet exclamé alors que nous nous trouvions dans une station de métro à Paris : « Regarde, on dirait les barres de Nadia Comăneci ! »

Nous étions pourtant déjà passés devant ces « bancs » (voir ci-dessous) à maintes reprises et je n’avais jusqu’alors jamais rien vu d’autres en ceux-ci qu’un sinistre dispositif anti-SDF. Grâce à cette plongée familiale de plusieurs mois dans la vie de la « petite fée de Montréal », mon fils venait toutefois de transformer cet objet banal en une chose absolument merveilleuse et enchanteresse.

Cela étant dit, je me suis alors aussitôt fait la remarque qu’il était quand même peut-être temps pour moi d’arrêter de parler sans cesse de Nadia Comăneci à la maison !

Ce que je fis aussitôt. Avant de mieux venir vous en parler ici ! 😉

Publié par sylvaudetgainar

Sylvain Audet-Găinar est né en 1980 et a fait des études de Lettres à Lyon, à Strasbourg et à Bucarest. Fasciné par la Roumanie, il y a vécu et enseigné le français pendant de longues années. Il a également été le traducteur de plusieurs polars roumains, avant de se lancer aujourd’hui dans l’écriture de ses propres romans.

2 commentaires sur « Nadia Comăneci, la Securitate et… moi ! »

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