Dialogue avec George Arion (2/2)

juin 2021

Né en 1946, George Arion est un romancier de grand renom en Roumanie. Il est également poète, dramaturge, scénariste, essayiste, librettiste et journaliste. Auteur d’une vingtaine de romans policiers et de thrillers, il est considéré comme l’une des figures de proue du polar contemporain en Roumanie. Dans cette seconde partie de notre entretien, il nous parle des origines de la ville imaginaire de Barintown, de l’histoire du roman policier en Roumanie et de son avenir.

— Certains de vos romans, dont le dernier qui vient de paraître en France, se déroulent dans un espace différent de celui de la Roumanie. Pourquoi ?

— Afin de libérer ma fantaisie, j’ai un jour imaginé un espace dans lequel je pourrais me déplacer librement et où pourraient avoir lieu des événements qui ne seraient pas vraisemblables si je prétendais qu’ils s’étaient déroulés dans mon pays. J’ai donc imaginé une ville du nom de Barintown, qui ne se trouve sur aucune carte, aussi complète et précise qu’elle soit.

Cette ville n’est d’ailleurs accessible ni par avion, ni par bateau, ni par train, ni même par voiture. Et aucun système GPS ne l’a encore repérée. Inutile donc de jeter vos appareils à la poubelle en les accusant d’une quelconque défaillance !

Ceci étant, cette ville existe vraiment car je m’y suis déjà rendu à plusieurs reprises et l’ai même décrite dans nombre de mes romans…

— On dirait que cette ville vous hante. Dommage qu’on ne sache pas où elle est !

— Barintown est une ville beaucoup plus proche que ce que vous imaginez. Il suffit pour y accéder de découvrir, comme moi, une passerelle, ou plutôt une sorte de « vortex » à travers lequel vous glisser. Si jamais vous ne trouvez pas ce moyen d’y accéder directement, rassurez-vous. Vous pourrez toujours compter sur moi pour vous faire parvenir le rapport détaillé de tout ce qui se déroule là-bas. Car il me plaît souvent d’y séjourner pour écrire jusque tard dans la nuit, installé dans une modeste villa, au bord de l’océan. Parfois, je lève les yeux de mon clavier d’ordinateur pour étirer mes doigts et écouter, pendant de longues minutes, le bruit que produisent les vagues en s’écrasant contre les rochers. Parfois aussi, je dois avouer qu’il me vient à l’esprit une pensée à la fois douce et inquiétante : la ville de Barintown finira-t-elle par se transformer en un « trou noir » qui m’engloutira pour toujours ?

Sachez dans tous les cas, que si vous n’avez plus de nouvelles de moi, c’est que je suis resté coincé là-bas, toujours installé à ma table de travail.

— Aujourd’hui, le roman policier en Roumanie ne connaît pas encore le succès qu’il rencontre en France ou dans d’autres pays. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

— Parce que tout doit avoir un commencement. La plupart des chercheurs s’accordent ainsi à dire que 1841 marquerait la naissance de la littérature policière, lorsqu’Edgar Allan Poe publia son Double assassinat dans la rue Morgue. Vingt-et-un ans plus tard, le roumain I.M. Bujoreanu a publié un volumineux ouvrage intitulé Mystères de Bucarest, dans lequel on retrouve de nombreux éléments spécifiques au roman policier. C’est pourquoi nous considérons chez nous cet auteur comme un digne pionnier du genre policier dans notre littérature. Malheureusement, son roman est complètement passé inaperçu. Aucune chronique ne lui a été consacrée. Les Mystères de Bucarest (trois volumes, 1862-1864) de G. Baronzi connurent hélas ! eux aussi la même indifférence.

— Un écart fantastique avec ce qui se passait alors dans d’autres pays !

— Alexandru Philippide (un éminent écrivain roumain) a écrit en 1938 un article intitulé « Le roman d’aventures et la société roumaine » dans lequel il disait la chose suivante : « Dans notre littérature, le seul genre qui n’a pas encore tenté les écrivains est le roman d’aventures (et par roman d’aventure, j’entends ici tout roman d’action et de mystère, avec une intrigue bien menée, des surprises fréquentes et des conclusions imprévues) ».

Et pourtant, entre les deux guerres mondiales, nos lecteurs dévoraient les romans policiers. Certains les lisaient en édition originale mais la plupart disposaient plutôt de traductions d’une qualité douteuse, et parfois la valeur des auteurs n’était pas non plus digne d’un grand intérêt — certains lecteurs se sont donc très vite désintéressés à juste titre à ce genre, le considérant comme une littérature très mauvaise. Alexandru Philippide propose également, dans l’article cité plus haut, une explication assez plausible au retard de l’expansion de ce genre littéraire dans notre pays : « Pour le roman d’aventure moderne, je pense qu’une chose est avant tout indispensable : l’existence de grandes villes, de villes disposant de milliers de rues et de millions d’habitants, de tous niveaux sociaux confondus, avec des quartiers nombreux et différents, une population mouvante. Et surtout avec une possibilité d’anonymat ». Ce qui, à cette époque-là, n’était pas du tout le cas en Roumanie !

— Quelle a été la situation du roman policier pendant l’ère communiste ?

— Au début de la dictature, le polar, considéré comme un produit toxique de la civilisation bourgeoise, a été âprement combattu (les fascistes ne l’aimaient d’ailleurs pas davantage). Comme l’a souligné l’écrivain Nicholas Blake, « toute dictature l’a interdit, comme une marque de pur libéralisme ».

Dans tous les cas, à un moment donné, les autorités se sont tout de même rendu compte que la littérature policière pouvait être un excellent outil de propagande. Ils se sont donc mis à encourager les traductions d’auteurs de polars occidentaux — ceux qui dénonçaient évidemment les inégalités et les horreurs du capitalisme — et à exhorter les romanciers roumains à illustrer dans leurs écrits la lutte de nos vaillants miliciens dans la « défense des conquêtes révolutionnaires et le combat contre le crime ». C’est ainsi qu’apparurent une flopée d’auteurs de polars, plus ou moins talentueux (certains étant même directement employés par le ministère de l’Intérieur).

— Comment la situation a-t-elle évolué après la chute du régime communiste ?

— Après 1990, je m’attendais à ce que, dans un climat de liberté, la littérature policière connaisse un épanouissement sans précédent en Roumanie, comme dans la plupart des autres pays. Il n’en alla toutefois pas ainsi. Le nombre d’auteurs roumains écrivant des thrillers demeura chez nous très faible. Aux USA, en Grande-Bretagne, en France, en Espagne, en Italie, il y a pourtant des centaines et des centaines d’écrivains qui se sont attaqués à ce genre. Certains d’entre eux sont même publiés dans des maisons d’éditions de grand renom, sont traduits dans de nombreuses langues, participent à des salons littéraires où ils sont accueillis les bras ouverts, reçoivent des récompenses.

L’Islande compte 300 000 habitants. Les statistiques enregistrent 1,5 crimes par an ! Et pourtant plusieurs criminels islandais sont connus dans le monde entier. Sans oublier la Suède, d’où nous est parvenue au cours de ces dernières années une « vague de polars nordiques». En Roumanie, seuls quelques-uns ont réussi à se faire connaître à l’étranger. Mais nous n’en sommes qu’au commencement.

— Justement. Comment voyez-vous l’avenir de la littérature policière en Roumanie ?

— Aujourd’hui, nous sommes libres d’aborder ce genre, sans craindre la censure et sans avoir à écouter les « indications » de la Securitate. Nous avons aussi de grandes villes, comme en rêvait Philippide. La « littérature de propagande » qui à travers certains de ses « produits » a contribué à discréditer le genre, commence également à être oubliée. Les sujets abondent — il se passe ici chaque jour quelque chose qui pourrait être traité dans un roman policier. Il y a aussi désormais un public important de lecteurs pour ce genre littéraire. Alors d’où vient cette timidité de la part de nos écrivains face aux histoires de crimes ? Pourquoi leur groupe reste-t-il si restreint ? Philippide (encore lui) donne peut-être, dans la conclusion de son article, la solution à ce mystère : « Si même lorsque cette évolution se sera accomplie, le roman d’aventures continue à manquer dans la littérature roumaine, il faudra alors en chercher la cause dans une incapacité naturelle et nationale à produire de telles œuvres littéraires, c’est-à-dire un manque d’inventivité, d’imagination. » Un verdict aux allures de guillotine !

— Vous pensez toutefois qu’il avait raison ?

— Je serai le premier ravi de voir les auteurs roumains qui illustrent aujourd’hui ce genre et tous ceux qui viendront après eux venir contredire avec leurs œuvres les conclusions de ce grand écrivain.

— Pour en revenir à Andrei Mladin, comment se porte-t-il aujourd’hui ?

— Très bien ! Merci ! L’année dernière, un nouveau roman a paru avec lui en Roumanie aux éditions Crime Scene Press : Mâna care închide ochii (La main qui ferme les yeux). L’action se déroule pendant la pandémie et a tous les ingrédients nécessaires pour offrir une lecture captivante : un complot contre le président du pays, des crimes survenus soixante-dix ans plus tôt, une affaire d’espionnage… Bref, comme vous le voyez, Andrei Mladin n’a pas encore dit son dernier mot !

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Publié par sylvaudetgainar

Sylvain Audet-Găinar est né en 1980 et a fait des études de Lettres à Lyon, à Strasbourg et à Bucarest. Fasciné par la Roumanie, il y a vécu et enseigné le français pendant de longues années. Il a également été le traducteur de plusieurs polars roumains, avant de se lancer aujourd’hui dans l’écriture de ses propres romans.

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