Dialogue avec George Arion (1/2)

Juin 2021

Né en 1946, George Arion est un romancier de grand renom en Roumanie. Il est également poète, dramaturge, scénariste, essayiste, librettiste et journaliste. Auteur d’une vingtaine de romans policiers et de thrillers, il est considéré comme l’une des figures de proue du polar contemporain en Roumanie. Dans cette première partie de notre entretien exclusif, il nous parle aujourd’hui de sa passion pour la littérature policière, de ses débuts (inattendus) en tant qu’auteur de polars et de la façon originale dont est né le célèbre personnage d’Andreï Mladin.

— Dès le début de votre carrière de romancier, vous vous êtes attaqué au genre policier. Pour quelles raisons ?

— Au cours de ma jeunesse, j’ai lu beaucoup de polars. Je possédais même toute la collection « Enigma » de la maison d’éditions « Univers » (une importante maison d’éditions en Roumanie), ainsi que de nombreux volumes français de la Série noire. Bien sûr, parmi mes lectures figuraient aussi des livres d’auteurs roumains. Aucun d’eux ne me semblait cependant aussi passionnant que les auteurs étrangers. Aucun n’était à la hauteur de romanciers tels que Chase, Hammett, Cheyney, Boileau-Narcejac, Japrisot, et surtout Chandler. Tout me paraissait sonner faux chez eux, avec des enquêteurs d’une convention outrée. Ces romans semblaient n’avoir été écrits que pour démontrer à quel point la milice, au service du peuple, se révélait courageuse et perspicace. Et l’écriture était d’une précarité inouïe, décourageait toute appréciation de la part de n’importe quel critique littéraire digne de ce nom.

— Et pourtant vous avez eu le courage d’aborder un genre qui n’avait pas encore connu de réalisations notables en Roumanie.

— Certains disent qu’en écrivant Qui veut la peau d’Andreï Mladin ? (Atac în bibliotecă, 1983), mon premier polar, je voulais faire une démonstration de force en m’en prenant aux médiocres créations autochtones de cette époque. Cela n’a cependant jamais été mon intention. Après plusieurs publications de poèmes, d’interviews, un essai sur un remarquable poète roumain, j’ai simplement ressenti le besoin de me confronter à l’univers de la prose. Et il m’a alors paru comme une évidence que le roman policier allait parfaitement me convenir. D’autant plus que je m’étais déjà fait plus ou moins la main dans ce domaine en traduisant déjà au moins huit ou neuf polars français en roumain.

— Comment tout cela a-t-il commencé?

— J’avais découvert, depuis longtemps, une phrase avec laquelle je rêvais de commencer un jour mon premier polar : « Le cadavre est là, juste à côté de moi, gisant sur une pile de livres renversés ». Mais je n’avais aucune intrigue en tête, je ne savais pas qui seront les personnages, quels événements ils connaîtront, autour de quelle énigme l’action se déroulera.

Un jour, dans la rédaction du journal où je travaillais à l’époque, une discussion à propos du roman policier a commencé. Et un de mes collègues a affirmé qu’il pouvait écrire à un polar en un mois. J’ai aussitôt répondu que j’étais moi aussi capable d’une telle performance. Alors nous avons fait un pari : celui qui parviendra à terminer un roman policier en quatre semaines recevra de la part de l’autre une caisse de bières.

— Un enjeu plutôt tentant !

— En effet ! Je me suis donc illico mis au travail. Le soir même, dès mon retour du travail. J’ai tout de suite réalisé que mon protagoniste devait être quelqu’un que je pouvais décrire facilement. C’est ainsi que j’ai décidé de me mettre sous les feux de la rampe. Évidemment, sous un autre nom : Andrei Mladin. Journaliste roumain vivant — hé, hé ! et encore bien vivant ! — une sorte de détective privé et surtout pas un énième colonel de la milice roumaine. Puis je me suis mis à écrire comme en transe, directement à la machine. Le lendemain matin, j’avais déjà écrit trois chapitres. Je suis allé à la rédaction épuisé mais dans un terrible état d’excitation. Dès l’instant où mon collègue est apparu, je lui ai triomphalement raconté à quel point j’avais été inspiré. Il m’a alors regardé placidement, comme s’il avait oublié le pari, et m’a dit que pour sa part, il n’avait toujours rien écrit.

— Curieux !

— En ce qui me concerne, je n’avais qu’une seule hâte : rentrer à la maison et me remettre au travail. De nouveau, j’ai écrit comme un possédé. Les phrases s’enchaînaient comme si elles avaient été au fond de mon esprit depuis toujours et attendaient simplement d’être mises transcrites sur une feuille de papier. Il m’était très facile de jouer avec mon alter ego, de parler de mes voisins ou de mes collègues de travail, à qui j’offrais le statut de véritables héros littéraires. Au bout de quelques jours, une cinquantaine de pages ont été rassemblées. De son côté, mon collègue n’avait toujours pas commencé à écrire la moindre ligne.

— Vous aviez donc toutes les chances de gagner le pari !

— Pensez-vous ! Ma puissante inspiration s’est arrêtée du jour au lendemain. Il faut dire à ma décharge que j’ai alors été envoyé en reportage en province pendant une semaine. Du coup, quand j’ai pu de nouveau m’asseoir à mon bureau, impossible de retrouver cette inspiration des débuts. Alors, j’ai tout abandonné. Et personne n’a gagné le pari. Cela ne veut cependant pas dire que je n’ai plus bu de bière depuis.

— Et ensuite ?

— Ensuite, je n’ai pas touché à ces pages pendant un an. Mais au cours de l’hiver suivant, en janvier, j’ai pris des congés, comme d’habitude — je les prenais en effet chaque année pendant ce mois-là afin de ne pas avoir à écrire d’articles sur les anniversaires de nos dirigeants de l’époque. Il faisait un froid à pierre fendre dans mon appartement, je prenais mes douches à l’eau froide (il circulait alors cette amusante devinette en Roumanie « Qu’y a-t-il de plus froid que l’eau froide ? De l’eau chaude, bien sûr ! »), je tapais à la machine avec des mitaines et pour me réchauffer, je restais enveloppé dans un « alain delon » dont j’étais très fier. (note du traducteur : un « alain delon » est un blouson aviateur en cuir, dont l’acteur français, très apprécié à l’époque en Roumanie, était souvent vêtu). Et j’ai écrit avec la plus grande sincérité. Avec humour. Avec colère, parfois. Sans penser un seul instant à la censure. Peu m’importait que le roman soit publié. Je ne cherchais absolument pas à plaire à qui que ce soit. En fait, j’écrivais avant tout pour moi-même.

Dans tous les cas, j’ai réussi à le terminer en un mois. Pour me réchauffer, j’avais décidé d’échafauder tout mon récit en plein été dans une ville fondue par la chaleur. Pendant quatre semaines, je ne suis pas descendu du septième étage où j’habite d’ailleurs toujours et mes parents m’apportaient à manger. Quand je suis descendu dans la rue pour la première fois après ce long isolement, je ne savais même plus marcher. Je regardais avec incrédulité le paysage autour de moi, la neige sale. J’étais toujours dans l’univers auquel j’avais donné naissance. Puis j’ai remis le manuscrit à une maison d’édition. Et ils l’ont accepté !

— Vous avez dû être ravi !

— Il restait toutefois une sacrée étape avant la publication, la plus redoutable sans doute. La rencontre avec la censure. À ma grande surprise cependant, même si de nombreux fragments ont été coupées — essentiellement des références à ce que nous vivions alors —, la censure a finalement émis un avis favorable.

Et le roman a paru en 1983, sous une couverture insipide, tiré à 30 000 exemplaires. Dès qu’il a été mis en vente, je me suis rendu dans les librairies et j’ai vu les lecteurs regarder avec indifférence cette couverture disgracieuse. Et pourtant, en moins d’un mois, le stock était épuisée et il a très vite fallu en imprimer plusieurs milliers d’exemplaires. Comment les lecteurs avaient-ils fini par être informés de ce que cachait cette couverture si peu attrayante ? Je ne le saurai jamais !

Voici, en tout cas, comment Andrei Mladin est venu au monde.

— Personnage désormais connu au-delà des frontières de la Roumanie !

— Notamment grâce à Sylvain Audet-Găinar, qui a eu la gentillesse de traduire avec brio en français deux de mes romans avec Andrei Mladin, Qui veut la peau d’Andrei Mladin ? et La Vodka du diable, parus chez Genèse Éditions en 2015 et en 2017. Des livres avec ce héros ont également été traduits en anglais, en macédonien et même en russe.

(à suivre…)

Publié par sylvaudetgainar

Sylvain Audet-Găinar est né en 1980 et a fait des études de Lettres à Lyon, à Strasbourg et à Bucarest. Fasciné par la Roumanie, il y a vécu et enseigné le français pendant de longues années. Il a également été le traducteur de plusieurs polars roumains, avant de se lancer aujourd’hui dans l’écriture de ses propres romans.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :