Chapitre 8 – Où il est question de Cornel Chiriac et de Radio Free Europe

Entretien avec Andrei Voiculescu, octobre 2020

Quand Noël Bernard, le directeur du département de langue roumaine de Radio Free Europe, a lu la lettre que j’avais envoyée à Cornel Chiriac, il lui a tout de suite demandé de me faire venir à Munich pour que nous puissions discuter. Cornel et moi, nous nous connaissions depuis des années. Avant son départ de Roumanie, je lui prêtais souvent des disques pour qu’il fasse ses émissions sur Radio Bucarest. Quand Cornel s’est fait assassiner, il avait ma lettre dans la serviette qui se trouvait dans sa voiture. Par conséquent, ce courrier a été confisquée comme le reste de ses affaires dans le cadre de l’enquête et Noël Bernard, qui avait vu cette lettre et voulait toujours me contacter, n’avait plus aucun moyen de mettre la main sur mon adresse. Il a donc dû attendre la fin de la première phase de l’enquête, lorsque les affaires de Cornel lui ont été remises, avant de pouvoir m’écrire.

De mon côté, quand j’ai appris la mort de Cornel par les journaux, j’ai commencé à avoir la trouille. J’étais certain que les gars de la Securitate allaient venir me faire la peau à moi aussi. C’est pourquoi j’ai alors complètement rétropédalé avec Radio Free Europe. Sauf que Noël Bernard a insisté et a fini par me convaincre que je ne courais aucun risque en travaillant pour eux. Parce que Cornel n’avait en fait pas été assassiné par la Securitate mais par une crapule, un mineur récidiviste qui en avait simplement voulu à son argent. Cette ordure a d’ailleurs été condamnée mais il n’est resté que six ans en prison. Pour preuve que ce scélérat était vraiment irrécupérable, dès sa première semaine de libération, il a commis un viol en bande organisée et illico, il s’est retrouvé de nouveau derrière les barreaux.

Cornel Chiriac

Pour plus d’informations sur Cornel Chiriac, http://cornel-chiriac.org/ (en roumain)

Dans tous les cas, dès que j’ai eu la conviction que Cornel avait été victime de cette ordure et non pas de la Securitate, j’ai accepté le poste sur Radio Free Europe. J’étais trop passionné par ce métier. Au début quand Noël Bernard m’a demandé quelles émissions je souhaitais animer, j’ai tout de suite refusé de reprendre celles de Cornel. Pour plusieurs raisons mais essentiellement parce que lui et moi, nous ne défendions pas le même genre de musique. Cornel était plus axé sur les musiques underground, qui ne se diffusaient nulle part ailleurs, telles que Led Zeppelin, Jesus Christ Superstar, The Doors, mais aussi du jazz ou de la musique psychédélique… Il faut dire que Cornel n’a jamais travaillé comme DJ dans des boîtes de nuit et il lui arrivait de diffuser des morceaux de dix-sept minutes ! Pour ma part, j’ai toujours évité ce genre de créations. Sur une émission de cinquante minutes, j’aurais eu l’impression de trahir mes auditeurs. Mon principe à moi a toujours été de diffuser le maximum de musique et de ne jamais faire comme les autres. Et j’ai toujours aimé donner le maximum d’informations sur les morceaux que je diffusais. Dans les dernières années, j’ai même animé pas mal d’émissions d’histoire de la musique. Mais toujours autour de mélodies digestes et faciles d’accès. Le format que j’ai proposé sur Radio Free Europe a d’ailleurs tout de suite fonctionné. Je n’ai jamais non plus abordé de questions politiques dans mes émissions. Après tout, il y avait déjà une trentaine d’animateurs qui ne parlaient que de ça à longueur de journée. Quel intérêt pour moi d’intervenir en plus sur des sujets politiques alors que mon rôle était avant tout de parler de musique ? Et puis, pour être franc, la politique n’a jamais été ma tasse de thé.

Pour lire la suite ou revenir en arrière, cliquez sur l’un des liens suivants.

Sommaire

Introduction

Chapitre 1 – Où il est question d’arrestation arbitraire et du barrage de Bicaz

Chapitre 2 – Où il est question d’internat, de tourne-disque et de soirée dansante

Chapitre 3 – Où il est question de tuberculose osseuse et de patinage de vitesse

Chapitre 4 – Où il est question de scooter et de la revue Steaua

Chapitre 5 – Où il est question de Fabrizio de André, du Club A et de Radio Bucarest

Chapitre 6 – Où il est question de Club 33, de Scotch Club, et de Whisky à Gogo

Chapitre 7 – Où il est question d’exil et de galères

Chapitre 8 – Où il est question de Cornel Chiriac et de Radio Free Europe

Chapitre 9 – Où il est question de cartes postales, de « Melogriver » et d’indépendance

Chapitre 10 – Où il est question de transition ratée et d’impossible retour

Chapitre 11 – Où il est question de Munich, de Prague et d’un nouveau départ

Chapitre 12 – Où l’on parle de Radio Bucarest et de permis de travail

Chapitre 13 – Où l’on parle d’édition et d’Harpagon

Chapitre 14 – Où l’on découvre les mélodies favorites d’Andrei Voiculescu

Publié par sylvaudetgainar

Sylvain Audet-Găinar est né en 1980 et a fait des études de Lettres à Lyon, à Strasbourg et à Bucarest. Fasciné par la Roumanie, il y a vécu et enseigné le français pendant de longues années. Il a également été le traducteur de plusieurs polars roumains, avant de se lancer aujourd’hui dans l’écriture de ses propres romans.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :